Le 2 décembre dernier, les cendres de Robert Belien, mon mari, ont été dispersées ici.
Une longue vie, nonante années passées, une carrière internationale passionnante et exigeante.
De grand sportif, il était devenu totalement dépendant ; une décennie de problèmes de santé qui se sont succédé. Il supportait douleurs et déchéance avec courage, humour et intelligence… jusqu’au jour où la perspective imminente d’une ultime dégradation l’aurait laissé complètement paralysé.
À ce moment-là, il a décidé de mettre un butoir à son existence.
Membre de l’ADMD depuis de nombreuses années, avec l’aide de son médecin traitant, il a bu la potion qui allait le délivrer de cette triste fin de vie.
J’ai toujours admiré son courage d’avoir enduré tant de souffrance avec autant de patience… Mais je l’ai admiré encore davantage, malgré mon chagrin, d’avoir mis lui-même fin à ses jours.
Ce n’est pas un acte banal…
Était-ce pour en finir avec tout l’arsenal médicalisé et les soins palliatifs (extraordinaires) qui l’entouraient… ou pour m’éviter de vivre aux côtés d’un homme à l’état végétatif ?
La mort privation des douceurs de cette vie… disait Épicure ».
Voici le texte que j’avais tenu à lire moi-même, le samedi 1er novembre 2014 au Crématorium d’Uccle, lors d’une cérémonie d’hommage aux défunts de l’année.
Pour moi, c’était surtout un témoignage qui devait parler de l’ADMD, étant confrontée régulièrement aux remarques plus qu’ignorantes (pour ne pas dire « débiles ») quand j’aborde la fin de vie de mon mari, en dehors du cercle des proches et des amis.
Dans ce texte, je n’avais pas parlé de mon vécu, que je voudrais exprimer ici.
Le 8 novembre dernier, en sortant d’un ultime transfert aux urgences de l’hôpital où mon mari était suivi, il m’a demandé de prévenir son médecin traitant, sa décision étant prise de passer à l’acte et d’organiser son départ.
Ne plus penser à soi, mais uniquement à l’autre, faire totalement abstraction de sa propre souffrance et de son chagrin, mettre tout en œuvre pour être au maximum disponible pour partager ces moments précieux qui restent à vivre ensemble…
Cela a duré 3 semaines, temps nécessaire pour quelques formalités de toute nature.
Trois semaines merveilleuses pendant lesquelles nous avons évoqué nos années de vie commune, nos voyages en refeuilletant nos albums de photos, nos souvenirs, en parlant de nos amis, présents, éloignés ou disparus, en étant complices de tant de périodes de sa vie professionnelle, de ses années d’Afrique, que je n’avais pas partagées, mais que je connaissais par cœur, à force de les avoir tant entendues. J’ai souvent employé l’image d’une nouvelle « lune de miel » en repensant à cette période extraordinaire. Est-ce que cela facilite le travail du deuil ? Je n’en ai pas la réponse, mais ce que je sais, c’est que je me sens forte du message qu’il a eu le temps de me transmettre.
Le plus difficile à assumer était les réactions de notre entourage, ceux qui savaient, qui comprenaient, qui étaient bouleversés, me fragilisaient par leur émotion, et ceux qui n’admettaient pas ce choix, pour toutes leurs bonnes raisons possibles et qui m’assaillaient de leurs arguments, me perturbaient, me déstabilisaient, alors que je devais garder mon potentiel d’énergie indispensable, pour être la femme solide, aux côtés du compagnon qui va vous quitter… malgré, d’autre part, mes suggestions répétées de tout annuler, de postposer sa décision.
Le 27 novembre, le jour J était arrivé, en plus des deux médecins, quelques présences choisies étaient à son chevet.
Nous nous sommes quittés, lui tellement serein, heureux de cette délivrance annoncée, moi admirative de sa détermination.
L’état de ses veines n’étant plus capable de supporter la moindre aiguille, le choix du breuvage s’imposait… Il a bu la potion préparée et si vite, trop vite tout était fini.
Je me sens enrichie de la confiance qu’il a eue en moi, de son dernier regard, du message que je veux transmettre le plus longtemps possible en son nom… Permettre à ceux qui le souhaitent, un départ aussi paisible.
Gisèle Nyssens, décembre 2014