Vers l’âge de dix-douze ans, hors la presse quotidienne dont se régalaient mes parents, je lisais une revue à laquelle ma mère s’était abonnée : « Sélection du Reader’s Digest ». D’accord, ce n’était pas une référence littéraire marquante… Mais je n’avais qu’une dizaine d’années, n’est-ce pas.

Un article récurrent de cette revue s’intitulait : « l’être le plus extraordinaire que j’aie rencontré ». L’un ou l’autre journaliste ou lecteur y relatait sa rencontre avec une personne dont l’attitude face à une situation exceptionnelle s’était avérée héroïque, « surhumaine », incroyable.

Je suis conseiller laïque auprès de trois hôpitaux : Edith Cavell, Saint-Luc, Molière-Brugmann. Mi-juin, je reçois un coup de fil de Louise Minnaert, elle-même longtemps conseillère laïque : « Léon, voudrais-tu rendre visite à maman à l’hôpital ? Elle a été victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC), j’ai complété le formulaire de demande de visite à son nom de Nicole de Beaudigné de Mansart ».

Première visite le 14/06/07.

Louise (la fille) me résume la situation. Nicole (la mère) intervient et commente la narration de Louise.

Au fil des visites (il y en eut quatorze), l’état de Nicole s’améliore pendant une dizaine de jours ; elle recouvre l’usage de la parole, son esprit est clair. Je découvre une dame d’une grande intelligence et d’une énergie étonnante. Elle a quatre-vingt-sept ans, est franc-maçonne à l’obédience (mixte) du Droit Humain, son Atelier est une Loge francophone à Bruges. Elle me dit avoir complété les déclarations de volontés relatives à l’euthanasie et aussi relatives au traitement. À partir du mois de juillet, si la situation ne se détériore pas, l’amélioration jusqu’ici constante, marque un coup d’arrêt.

Peu après, Louise m’apprend que sa mère a demandé au médecin qui la traite, de procéder à l’euthanasie active et rapide. Membre de l’ADMD, j’assiste alors à l’application de la « procédure renforcée » par le corps médical. C’est-à-dire en très bref, qu’un psychiatre et un tiers médecin complètent l’équipe qui va demander au patient de réitérer sa demande, régulièrement… pendant un mois. Nicole fait part à Louise (ainsi qu’à moi), de la peine qu’elle ressent à « patienter » aussi longtemps. Sa volonté est inébranlable, elle le répète à qui veut l’entendre.

Cette période est terriblement perturbante pour Nicole bien sûr, mais aussi pour sa fille, la mari de celle-ci, Jacques, et Xavier, le petit-fils, qui rendent visite à Nicole tous les jours.

Pendant cette période, Nicole reçoit tous les jours des visites : sa fille Louise, impressionnante de calme, prodiguant les soins (elle fut infirmière), calmant les angoisses, accueillant les visiteurs : plusieurs frères et sœurs de son Atelier font régulièrement le déplacement à Bruxelles pour embrasser Nicole, la soutenir… Non ! C’est plutôt Nicole qui soutient ses frères et sœurs ; elle leur explique sa décision, le soulagement qu’elle ressent d’avoir pris cette décision, la sérénité qui lui permet de garder un moral pendant cette période d’attente qui s’avère être une épreuve moralement douloureuse et fort longue. Et puis, disait-elle : « N’oubliez pas que j’ai souvent répété : ni Dieu ni Maître ».

Le 5 août, Louise organise pour les frères et sœurs de Nicole, une cérémonie dans sa chambre d’hôpital ; il y a dix-sept personnes présentes lors de cette réunion qui s’est révélée être non seulement émouvante, mais aussi d’une grande dignité. Chaque personne présente vient dire un mot à Nicole, en lui tenant la main, en l’embrassant… « Non, pas d’adieu, mais bonne route, Nicole ! ». Une chaîne d’union pour clore, la coupe d’amitié, de la fraternité.

Le 13 août 2007, le médecin accède à la demande de Nicole.

Un dernier regard, un dernier sourire, la main.

Bonne route, Nicole !

Léon Neyts, conseiller laïque, membre de l’ADMD, décembre 2007